I Mabon : de quoi parle-t-on ?
a) L’équinoxe d’automne
Un équinoxe (et oui c’est masculin), est un moment précis qu’on retrouve deux fois dans l’année en mars pour le printemps et en ce qui nous concerne en septembre où le soleil se trouve pile-poil à la verticale de l’équateur et change d’hémisphère.

Cette année 2026, car il faut chaque année vérifier la date exacte, l’équinoxe d’automne aura lieu le mercredi 23 septembre à 00h05. Il arrive en général aux alentours du 20,21,22 ou 23 septembre.
Pour se souvenir l’équinoxe est le moment de l’année où on dit que la nuit et le jour ont la même durée, ce qui n’est pas non plus un vrai ratio 12h/12h mais à partir du 24 septembre la nuit deviendra un peu plus longue que le jour chaque cycle de 24h, jusqu’au solstice d’hiver, qui lui est la nuit la plus longue de l’année avant de repartir dans l’autre sens.
Nous faisons habituellement commencé la date de l’automne au 21 septembre. Mais beaucoup de personne choisissent soit de la faire commencer au solstice soit encore plus tôt et de façon plus proche que les siècles passés le 1 septembre (oui et il y a ceux qui la réclament dès août).
b) Le nom « Mabon »
Je regrette de te l’annoncer immédiatement, mais Mabon n’a rien d’une ancienne fête païenne …
En 1974, Aidan Kelly entreprend de donner des noms aux huit fêtes de la future «Roue de l’année » païenne moderne que nous utilisons aujourd’hui quand on a envie de suivre les sabbats. Pour les équinoxes et les solstices, il s’inspire notamment du calendrier anglo-saxon décrit au VIIIe siècle par Bède le Vénérable dans son De temporum ratione.
Bède mentionne notamment deux mois appelés Lida, qui encadraient la période du solstice d’été, ainsi que Haleg-monath, le « mois sacré », dans lequel pouvait tomber l’équinoxe d’automne.
Kelly en déduit le nom moderne de Litha pour le solstice d’été, puis cherche un nom pour l’équinoxe d’automne. Ne trouvant pas de nom qui lui convienne dans les traditions germaniques ou gaéliques, il se tourne vers la littérature galloise médiévale et le personnage de Mabon ap Modron, que Gwydion délivre après son emprisonnement. Il choisit alors simplement « Mabon » pour désigner cette fête dans son calendrier.
Le nom de Mabon comme fête de l’équinoxe d’automne apparaît donc, de son propre témoignage, en 1974. Il s’agit donc d’une création moderne inspirée d’un personnage mythologique gallois médiéval, et non du nom attesté d’une ancienne fête celtique.
Mabon ap Modron est donc un personnage, que l’on retrouve notamment dans le conte Culhwch ac Olwen tiré du recueil Mabinogion. Le nom du personnage, Mabon ap Modron, signifie littéralement « Mabon, fils de Modron », le mot mab est apparenté au gallois désignant le fils ou le garçon, tandis que Modron est apparenté au brittonique Matrōnā, « mère ».
c) La construction de la Roue de l’Année
Dans la Wicca et dans plusieurs courants païens contemporains, l’année est rythmée par huit célébrations saisonnières, appelées les sabbats. Elles suivent les grands passages du cycle solaire et naturel : solstices, équinoxes et fêtes situées entre chacun d’eux.
On retrouve généralement, dans la roue de l’année contemporaine, huit sabbats :
- Samhain, traditionnellement célébré autour du 31 octobre-1er novembre.
- Yule, associé au solstice d’hiver.
- Imbolc, autour du 1er février.
- Ostara, associé à l’équinoxe de printemps.
- Beltane, autour du 30 avril-1er mai.
- Litha, associé au solstice d’été.
- Lughnasadh, autour du 1er août.
- Mabon, associé à l’équinoxe d’automne.

Pour les quatre fêtes solaires, les dates sont donc à vérifier chaque année, puisqu’elles dépendent du calendrier astronomique du solstice ou de l’équinoxe.
Quant à Lammas, souvent présenté comme un autre nom de Lughnasadh, il s’agit historiquement d’une fête chrétienne médiévale distincte, même si les deux ont fini par être rapprochées dans certaines pratiques contemporaines.
Pour aller plus loin sur l’histoire de la roue de l’année, sa construction et les différentes traditions qui ont contribué à la former, je t’ai préparé un article consacré à son histoire.
Et c’est justement là qu’il faut garder un peu de recul lorsque l’on parle de ces fêtes. Les traditions celtiques anciennes sont loin d’être aussi bien documentées que nous le souhaiterions. Nous ne possédons pas, par exemple, un manuel religieux gaulois ou celtique nous expliquant comment célébrer chacun de ces huit moments de l’année.
Cela ne signifie pas pour autant que la roue de l’année serait « fausse » ou que les croyances de ceux qui la pratiquent n’auraient aucune valeur. La Wicca est une religion pour certains de ses pratiquants, tandis que d’autres personnes empruntent à la roue de l’année une approche plus spirituelle, symbolique pour vivre avec les cycles de la nature.
L’important, lorsqu’on raconte son histoire, est simplement de ne pas confondre ce qui est attesté, ce qui a été reconstruit pour coller à un mythe et ce qui relève aujourd’hui de croyances.
II Les traditions de l’automne avant Mabon
a) Les récoltes
Quand on pense à l’automne, on pense forcément aux récoltes, qu’elles soient dans les champs ou dans nos promenades dans les bois.

Mais là encore, il faut se méfier d’une vision un peu trop bien rangée de l’année agricole. Il n’existe pas une seule grande période des récoltes qui commencerait et se terminerait partout aux mêmes dates. Dans l’Europe des régions tempérées, les récoltes se succèdent au fil des mois et selon les cultures.
Les premières céréales arrivent dès l’été, puis d’autres cultures et d’autres fruits demandent du temps à leur tour comme le raisin, les pommes, les poires, les noix ou encore les olives selon les régions.
Le premier sabbat que l’on relie aux récoltes n’est d’ailleurs pas Mabon, mais Lughnasadh, célébré au début du mois d’août et associé au début des récoltes et à la maturation des céréales.
Mabon arrive donc plutôt au milieu de ce processus. À cette période, certaines récoltes sont terminées tandis que d’autres se poursuivent encore. Il faut rentrer ce qui peut l’être, après avoir sélectionné ce qui sera consommé rapidement et ce qui devra être stocké pour les mois à venir qu’on aura fait sécher ou mis en conserve par exemple.
L’automne est donc moins le moment d’une récolte unique que celui d’un passage entre plusieurs étapes.
b) Les traditions britanniques
Si l’on veut chercher du côté des traditions qui entourent la fin des récoltes, les campagnes britanniques offrent un très bel exemple de tout ce que l’on peut mettre derrière cette idée d’abondance. Et surtout, elles démontrent que la fête n’arrive pas forcément au moment précis de l’équinoxe comme on voudrait le croire. Elle marque plutôt la fin effective des travaux, une fois la récolte rentrée.
(Il n’y a que moi qui ai le banquet à la fin des Astérix en tête?)
En Angleterre, cette célébration de fin de moisson est connue sous le nom de Harvest Home. Elle pouvait prendre différentes formes selon les régions, mais le fond cela ressemblait toujours un peu à la même chose. Une fois les derniers travaux terminés, on célébrait le fait d’avoir fini et rentré la récolte. On trinque, on mange, on chante et on danse pour célébrer la fin du travail au champs avant l’hiver et les temps plus rugueux.
Une attention particulière était portée à la dernière gerbe. Dans plusieurs régions, le dernier morceau de céréales encore debout dans le champ faisait l’objet d’une véritable cérémonie.
En Cornouailles, par exemple, la coutume du Crying the Neck consistait à couper la dernière gerbe puis à la brandir en criant que l’on avait le « neck », avant que les autres travailleurs ne répondent en chœur« I hav’et! / What hav’ee? / A neck! » comme le raconte Margaret Ann Courtney, c’est le plus âgé qui a cette honneur.
On comprend que dans n’importe quelle zone où on retrouve cette tradition même si le rituel est différent la signification est la même, « The object of crying the “neck” is to give notice to the surrounding country of the end of the harvest, ».
Ailleurs, cette dernière gerbe portait d’autres noms, comme crying the Mare , « pleurer la jument ».
G. F. Northall, nous parle de The Last Load, « la dernière charretée », qu’il était d’usage de décorer de branches de chêne et de frêne et une fois chargée les hommes revenaient à la ferme en montant sur elle et en entonnant des chants à pleines voix.
» Harvest home ! Harvest hum ! Harvest home ! We’ve ploughed, we’ve sown, We’ve ripped, we’ve mown, Harvest home I harvest hum, We want water and kaint get nun. »
La charrette et les hommes étaient alors poursuivis par de jeunes femmes armées de récipients remplis d’eau. Lorsque les chanteurs arrivaient au dernier vers et évoquaient justement leur soif, elles saisissent l’occasion pour leur jeter le contenu des récipients dessus. Parce qu’après une journée de moisson, manifestement, un peu d’eau sur la tête faisait partie des réjouissances !
Dans certaines régions, la fête se poursuivait aussi avec les cloches de l’église : le fermier envoyait quelques-uns de ses hommes les faire sonner pour annoncer que la récolte était rentrée. Le refrain était alors légèrement modifié :
Harvest home ! harvest home ! The bells they do shake and the bells they do ring. So merrily we bring harvest in, harvest in.. So merrily we bring harvest in. »
Cette dernière gerbe pouvait ensuite être transformée en poupée de grain, ou corn dolly. Et attention au mot corn en anglais britannique traditionnel, il désigne ici une céréale, et non le maïs tel qu’on l’entend aujourd’hui en français. Ces figures étaient fabriquées avec les tiges de la récolte et prenaient des formes très variées selon les régions : poupée, couronne, cloche, chandelier… Les noms eux-mêmes changeaient selon l’endroit Kern Baby, Kirn Baby, Mell Doll, Harvest Maiden et bien d’autres. Certaines étaient conservées dans la ferme jusqu’à la saison suivante.
À Carshalton, dans le Surrey, se trouve un Straw Jack . Il s’agit d’une grande figurine fabriquée à partir de la dernière paille récoltée dans les champs, promenée dans les rues puis brûlée lors d’une cérémonie au son de la musique et dans une ambiance festive.
On a souvent expliqué cette coutume par l’idée que l’esprit du grain aurait trouvé refuge dans la dernière gerbe au fur et à mesure que la moisson avançait. La poupée permettrait alors de conserver symboliquement cette force pendant l’hiver jusqu’au retour des semailles.
Cette interprétation existe bien dans les travaux folkloriques anciens, notamment chez James Frazer, mais il faut la prendre pour ce qu’elle est, une interprétation folklorique et comparative, et non la preuve qu’un ancien culte britannique du « dieu du grain » aurait été transmis intact jusqu’à nous.
La récolte a également nourri tout un folklore chanté comme nous l’avons entre-aperçu. Les chants accompagnaient le travail, les cortèges et les célébrations de fin de moisson. L’un des personnages les plus connus est John Barleycorn, personnification de l’orge dans une chanson traditionnelle anglaise et écossaise.
Son histoire raconte, sous une forme volontairement imagée, les différentes étapes que subit l’orge. Elle est semée, récoltée, battue et transformée, notamment en bière. Le personnage permet ainsi de raconter la transformation du grain tout en donnant un visage humain à la récolte.
La chanson possède de nombreuses versions et est attestée dans le répertoire traditionnel depuis plusieurs siècles.
John Barleycorn (2009 Remaster) · Steeleye Span
John Barleycorn · The John Renbourn Group
Willow’s Drum – John Barleycorn
Et pour faire le lien avec les poupées de grain, certains ont superposé les deux histoires en lui donnant les traits de l’esprit du grain.
Et évidemment, après le travail vient le repas. Sans oublié que j’ai mis en avant les travaux des champs mais n’oublions pas les cueillettes de baies, plantes et champignons et … le cochon! Je survole car je n’ai pas trouver de texte pour illustrer mon propos mais c’est bien aussi l’heure du boudin et des salaisons.
Le Harvest Home était aussi l’occasion de manger ensemble et de célébrer ce qui avait été récolté. La nourriture n’était donc pas simplement une décoration symbolique de la fête, elle était le résultat très concret de plusieurs mois de travail. Le fait de pouvoir s’asseoir autour d’une table une fois la récolte rentrée avait une importance évidente dans des communautés qui dépendaient directement de leur effort, de leur temps et de leur savoir-faire.
Ce qui est intéressant pour nous, c’est que l’on retrouve déjà plusieurs thèmes auxquels nous allons revenir avec Mabon, dans la fin d’un cycle de travail, la dernière récolte, ce que l’on choisit de conserver, l’abondance, le partage et le passage vers une saison où l’on va vivre davantage sur ce qui a été accumulé.
Mais là encore, rien ne permet de transformer ces coutumes britanniques en « ancien rituel de Mabon »
Je me permet de joindre un poème en entier car je trouve qu’il aurait pu à lui seul faire cette partie pratiquement.

c) Saint-Michel / Michaelmas / Là Fhéill Mìcheil
C’est un vieux festival chrétien datant du moyen-âge, alors la fête de la Saint-Michel serait fêter depuis l’époque Anglo-saxonne (de l’an 410 à 1066), mais les premières traces écrites de Michaelmas (la messe de Saint-Michel) seulement au XIIIe. Les célébrations ont lieux le 29 septembre, à l’occasion de la fête de saint Michel et de tous les anges.
Bon avant de parler de la fête on va déjà faire un petit rappel.
Saint Michel est considéré comme l’un des principaux Archanges. Il est connu pour avoir terrassé le dragon et on le considère comme futur guide des âmes lors du jugement dernier. Ici, il est choisit comme un protecteur contre les ténèbres des nuits d’hiver. On croyait traditionnellement que les forces de Lucifer gagnaient en puissance durant les jours d’obscurité hivernale, d’où les nombreuses coutumes et rites associés à cette période de l’année. Fiat Lux
Dans les traditions britanniques, cette date avait aussi une importance très concrète puisqu’elle faisait partie des Quarter Days, les quatre grandes échéances de l’année où pouvaient notamment être réglés les loyers, les baux et certains contrats au seigneur manorial. On élisait aussi les baillis et régisseurs, des paysans chargés de superviser les travaux du domaine. Les trois autres jours étaient, la fête de l’Annonciation (le 25 mars, appelée Lady Day car elle célèbre l’Annonciation faite à la Vierge Marie), la fête de saint Jean-Baptiste (le 24 juin, jour du solstice d’été) et le jour de Noël.
Elle se situe également à la charnière de l’année agricole et selon les régions et les différentes cultures, la récolte était alors largement rentrée, et Michaelmas pouvait marquer le passage vers la préparation de la saison suivante.
Selon la tradition, il ne faut pas cueillir de mûres après le 29 septembre. C’est en effet à cette date que Lucifer aurait été chassé du Paradis en représailles de ses méfaits et qu’il serait tombé dans un buisson de ronces (tiens, tiens des ronces). Ben oui, il aurait pu cracher dessus et mieux vaut donc ne pas cueillir de mûres après le 29 !
À la veille de la Saint-Michel, il existait une étrange coutume juridique autorisant à voler le cheval de son voisin, mais à condition de le lui rendre le lendemain soir. Mieux vaut éviter de tenter l’expérience aujourd’hui !
Il était également d’usage d’offrir un aster de la Saint-Michel, car ses jolies couleurs et sa délicatesse offraient une protection contre l’obscurité croissante de l’automne et de l’hiver.

Les traditions associées à cette journée sont donc très diverses : repas de fête, coutumes locales, foires et, notamment dans les îles Britanniques, consommation d’une oie engraissée sur les chaumes laissés après la récolte.
En Écosse et dans les Hébrides, on trouve également des traditions directement liées aux productions agricoles, comme la récolte des dernières carottes ou la préparation du Struan, c’est un gâteau préparé à partir de diverses céréales cultivées à la ferme, généralement avoine, orge et seigle, et cuit selon un rituel particulier la veille de la Saint-Michel. Combiné à struan flag , morceau de gazon sur lequel le struan reposait pendant la cuisson.
d) Traditions françaises
En France aussi, les traditions rurales d’automne sont nombreuses et très locales.
La Saint-Michel , célébrée le 29 septembre, existe évidemment aussi en France. Si elle est aujourd’hui surtout connue comme une fête religieuse consacrée à l’archange Michel, sa date a longtemps compté dans le calendrier rural.
Pour la France, on peut faire remonter le culte au VIIIe. Ce serait en 709 que l’Archange serait apparu à l’évêque Aubert et qu’un sanctuaire sur le Mont-Tombe lui a été consacré selon les sources médiévales, mais cette apparition en particulier est célébré le 16 octobre.
En Normandie, par exemple, la fin de la moisson donnait lieu à une véritable fête de la gerbe, avec un repas et des réjouissances qui pouvaient prendre des formes assez débridées. Il est amusant de voir que dans les témoignages recueillis par les ethnologues évoquent en effet chants, danses, musique, boissons et parfois même quelques excès après cette longue période de travail.
« La fête de la gerbe était quasi universelle, et son origine remonte probablement aux fêtes rurales que le paganisme romain avait multipliées à souhait »
« Même dans des régions de bocage normand comme le Bessin où le couchage en herbe a fini par éliminer presque complètement les parcelles labourées dans certaines exploitations, et ce dans la première moitié du vingtième siècle, nous avons toujours été frappés, dans le propos de nos témoins âgés, nés à la fin du siècle dernier, par la force et la précision des souvenirs liés aux travaux de la moisson. C’est ainsi que les rares attestations que nous possédons sur une pratique d’instruments et de danses traditionnels dans notre région sont souvent liées aux excès de tous ordres qui marquaient la fin de cette période de dur labeur. À chaque fois, nous constations dans le propos une apparente condamnation — par exemple lorsqu’on nous disait que bien des ouvriers, ivres-morts, terminaient cette nuit-là à la belle étoile — en même temps qu’une réelle jubilation à évoquer ces souvenirs de transgression. »
Dans le Champsaur, dans les Alpes, la reboule était quant à elle célébrée en automne pour marquer la fin des grands travaux agricoles, et plus particulièrement celle des battages. Sa fréquence variait d’ailleurs selon la taille de l’exploitation. Il s’agit tout simplement d’un repas riche en victuailles qu’on offrait aux batteurs (batusaïres) et aux voisins venus prêter main forte (la courva )pour le battage qui s’effectuait une fois la récolte ramenée des champs.
e) Autres traditions européennes et contemporaines
Ailleurs en Europe et dans le monde, on retrouve également de nombreuses fêtes liées aux récoltes.
En Pologne, les Dożynki célèbrent la fin des moissons, avec notamment des processions, des gerbes et des couronnes de céréales.
En Allemagne, l’Erntedankfest est une fête de reconnaissance pour les récoltes, généralement célébrée à l’automne dans les communautés chrétiennes. L’Oktoberfest, en revanche, n’est pas à l’origine une fête des récoltes. Elle est créée en Bavière, à Munich en 1810 pour célébrer un mariage royal, elle intègre dès 1811 une fête et une exposition agricoles avant de devenir progressivement la grande fête populaire que nous connaissons.
Aux États-Unis, Thanksgiving est aujourd’hui une fête nationale, mais ses premières formes étaient notamment des célébrations d’action de grâce liées aux récoltes d’automne. La fête nationale fixée au quatrième jeudi de novembre ne prend sa forme actuelle qu’au XIXᵉ siècle.
Et puisqu’il fallait bien que les Italiens viennent mettre leur grain de sel dans cette histoire, impossible de passer à côté de San Martino, fêté le 11 novembre.
Dans les campagnes italiennes, cette date arrive après les grands travaux agricoles et coïncide notamment avec la préparation et la dégustation du vin nouveau. La fête est associée à l’abondance, aux repas, aux châtaignes et, selon les régions, à différentes coutumes rurales.
En Sicile, on déguste par exemple les biscotti di San Martino, des biscuits secs parfumés à l’anis que l’on trempe dans le vin nouveau. À Venise, on prépare un amusant dolce di San Martino, un grand biscuit représentant le saint à cheval, orné de glaçage, de chocolat et de friandises.
Elle pouvait également marquer le renouvellement des contrats agricoles.
Et bien sûr, ces quelques exemples ne sont qu’un aperçu car les fêtes de récolte sont extrêmement nombreuses et prennent des formes très différentes selon les régions, les cultures et les traditions religieuses.
III Éleusis et les mythes de l’automne
a) Les Mystères d’Éleusis
Si l’on cherche, dans l’Antiquité grecque, une tradition religieuse qui associe l’automne, les récoltes et le mythe de Déméter et de sa fille Korê-Perséphone, les Mystères d’Éleusis sont évidemment incontournables.
Ils étaient célébrés près d’Athènes, dans le sanctuaire d’Éleusis, en l’honneur de Déméter et de Perséphone.
La division du calendrier grec dans l’antiquité était différent de notre division du temps et on fait correspondre Les Grands Mystères au mois de Boédromion, à l’automne qui correspondrait à la période septembre/octobre pour nous. On pense que les cérémonies et rituels se déroulait sur 9-10 jours.
Ces Mystères comportaient notamment des purifications, des sacrifices, une procession entre Athènes et Éleusis et différents rites préparatoires. Une partie des cérémonies est bien documentée mais une autre fait que les Mystères portent bien leurs noms, il fallait être initié pour les connaître et rien de sûr nous est parvenue pour ces étapes-là.
Nous savons donc qu’il y avait une procession, des sacrifices, comme souvent dans les cérémonies de purifications on trouve des périodes de jeûne et la consommation rituelle du Kykéon, une boisson à base d’eau, d’orge et de menthe mentionnée dans l’Hymne homérique à Déméter qu’elle réclama à la place du verre de vin rouge qu’on lui offrait.
Il est amusant de voir qu’une hypothèse, étudiée encore aujourd’hui, propose que ce breuvage ait pu contenir des substances psycho-actives. Certains chercheurs envisagent notamment la présence d’alcaloïdes psycho-actifs provenant de l’ergot, un champignon pouvant contaminer les céréales comme l’orge (oui l’ergot plus ou moins comme dans l’histoire de la Peste ou l’Épidémie dansante de 1518) . Cela pourrait avoir contribué aux expériences particulières vécues lors des Mystères, mais il s’agit bien d’une hypothèse. Nous ne savons pas si le kykeon réellement consommé par les initiés contenait de l’ergot, ni s’il provoquait un état de conscience altéré.
Nous savons également que les initiés entraient ensuite dans le Télestérion, où se déroulait la partie secrète des Mystères. Et c’est là que nous ne pouvons pas décrire avec certitude ce qui s’y passait, les témoignages antiques restent volontairement discrets et les hypothèses modernes vont bien au-delà de ce que les sources permettent d’affirmer sans devenir un fantasme.
Ce que l’on peut toutefois retenir ici, sans entrer encore dans le détail du mythe de Déméter et Perséphone, c’est que les Mystères d’Éleusis appartiennent bien à un contexte religieux et agricole automnal. Ils ne constituent pas pour autant un « ancien Mabon ». Il s’agit d’un culte grec antique, avec sa propre histoire, ses propres divinités et ses propres rites.
b) Le mythe de Déméter et Perséphone
Puisque le mythe de Déméter et Perséphone a déjà été évoqué à propos d’Ostara, inutile de reprendre ici toute l’histoire depuis le début.
(Article sur Perséphine et Démeter)
Pour comprendre ce qu’il peut apporter à notre réflexion sur l’automne, il est plus intéressant de revenir à un texte grec ancien, l’Hymne homérique à Déméter, composé probablement entre la seconde moitié du VIIe et la première moitié du VIe siècle avant notre ère.
Dans ce récit, Perséphone est enlevée par Hadès pris de désir pour la jeune fille (kôré en grec) alors qu’elle cueille des fleurs. La terre s’ouvre et la jeune fille disparaît dans le monde souterrain. Sa mère Déméter part alors à sa recherche et erre pendant neuf jours, munie de torches. C’est à ce moment qu’intervient Hécate, elle a entendu le cri de Perséphone au moment de son enlèvement et vient ensuite à la rencontre de Déméter pour lui rapporter ce qu’elle sait.
Cette présence d’Hécate est intéressante, car elle n’apparaît pas dans toutes les versions du mythe, comme nous avons déjà vu chez Ovide. Dans l’Hymne, elle accompagne Déméter dans sa recherche, puis réapparaît à la fin du récit auprès de Perséphone. Le poème précise alors qu’elle devient sa compagne et son auxiliaire.
Mais ce qui nous intéresse surtout ici est ce qui arrive ensuite. Perséphone peut revenir auprès de sa mère, mais elle a mangé des graines de grenade dans le monde souterrain. Son retour ne peut donc pas être définitif. Zeus qui voit le risque avec la menace de Déméter de ne plus nourrir les hommes, décide alors d’établir qu’elle passera une partie de l’année chez Hadès et le reste auprès de Déméter et des autres dieux. Dans l’Hymne, la répartition donnée est d’un tiers de l’année dans le monde souterrain contre deux tiers dans le monde d’en haut.

C’est cette alternance entre les deux mondes qui a donné au mythe sa puissance symbolique pour les lectures saisonnières avec une partie du cycle qui se déroule sous la terre, dans l’absence et l’obscurité, avant le retour de Perséphone auprès de sa mère à la surface, qui donne naissance au printemps comme certains le croit encore aujourd’hui.
Il faut toutefois garder une petite nuance, ce texte ne nous dit pas que les Grecs célébraient “l’automne” sous la forme de Perséphone qui descendait aux Enfers. Il raconte un mythe religieux dans lequel la séparation et les retrouvailles entre une mère et sa fille sont liées à la fertilité de la terre et à une alternance entre deux mondes. L’interprétation saisonnière que nous en faisons aujourd’hui est une lecture du mythe, pas une définition antique de l’automne.
c) Le motif du « dieu mourant »
Quand on parle de l’automne, de la récolte et de ce qui disparaît pour revenir ensuite, on rencontre assez vite un motif que l’on appelle celui du « dieu mourant ».
L’idée est simple, il y a une divinité liée à la fertilité ou à la végétation qui soit disparaît, soit meurt soit descend dans le monde souterrain, avant de revenir. Ce cycle est alors mis en parallèle avec celui de la nature avec la végétation qui disparaît, la terre qui semble s’endormir,jusqu’à ce que la vie réapparaît avec la saison suivante.
Cette manière de rapprocher les mythes de la végétation et le cycle des saisons a notamment été développée par l’anthropologue britannique James George Frazer dans The Golden Bough. Frazer rapproche notamment Adonis, Attis, Tammuz et Osiris, qu’il considère comme des figures de la fertilité et de la végétation, et interprète leur mort et leur retour comme une représentation symbolique du dépérissement et du renouvellement de la végétation.
Il va même jusqu’à rapprocher la mort d’Adonis de la récolte du grain , le végétal est coupé, battu et transformé avant de pouvoir donner une nouvelle récolte. Dans son interprétation, le « dieu mourant » n’est pas seulement une métaphore de la végétation qui disparaît ; le rite permettrait symboliquement aux humains d’accompagner ou de favoriser le retour de la vie.
Frazer n’est cependant pas en train de nous transmettre une croyance antique universelle ce qu’il propose est une théorie comparative. Et cette théorie a depuis été largement discutée. Des chercheurs ont notamment souligné que des divinités aussi différentes qu’Adonis, Tammuz, Attis ou Osiris ne peuvent pas forcément être réunies sous une seule et même catégorie sans perdre une partie de ce qui fait la particularité de chacun de leurs cultes. Noel Robertson, par exemple, rappelle que les recherches postérieures à Frazer ont profondément remis en question l’existence même d’un modèle général du « dieu mourant ».
Le mythe de Déméter et Perséphone peut cependant très bien entrer dans cette idée, même s’il ne correspond pas exactement au modèle du « dieu mourant ». Dans l’Hymne homérique à Déméter, Perséphone descend dans le monde souterrain auprès d’Hadès, puis revient auprès de sa mère pendant une partie de l’année avant d’y retourner. Son absence est directement liée à la fertilité de la terre, les récits racontent que Déméter, privée de sa fille, cesse de faire pousser les plantes et menace ainsi la survie des humains privés ainsi eux de nourriture. Le récit met donc bien en scène une disparition, un séjour sous terre et un retour cyclique, même si Perséphone ne meurt pas à proprement parler.
Ce motif de la disparition et du retour peut également être rapproché d’autres figures comme Adonis, dont le culte est précisément l’un des exemples majeurs utilisés par Frazer. On peut aussi penser à Tammuz, ou Dumuzi, figure mésopotamienne associée à la fertilité et dont le destin est lié à celui d’Inanna, puis d’Ištar dans la tradition akkadienne. Dans le récit de la descente d’Inanna aux Enfers, Tammuz est finalement désigné pour prendre sa place dans le monde souterrain. Ces récits ont longtemps été rapprochés du cycle de la végétationcomme disparition, lamentation, puis retour de la vie.
Là encore, il faut cependant distinguer les récits anciens de l’interprétation moderne. Frazer rassemble Adonis, Tammuz et d’autres divinités sous la catégorie du « dieu mourant » et y voit une représentation du cycle de la végétation.
Les recherches postérieures ont largement discuté cette manière de réunir des figures dont les cultes et les récits possèdent chacun leur histoire propre. Il est donc plus prudent de parler d’un motif de disparition, de transformation et de retour que d’affirmer que tous ces personnages seraient les différentes versions d’un même « dieu de la végétation ».
Et puis il existe une version beaucoup plus terre-à-terre mais finalement assez charmante de John Barleycorn qu’on a cité plus haut. Ici, pas besoin de chercher un dieu antique. John Barleycorn est un personnage de chanson traditionnelle qui personnifie l’orge. Il est semé, il a poussé, il est fauché, battu et finalement transformé en bière.
John Barleycorn est particulièrement intéressant pour notre sujet parce qu’il transforme littéralement le destin du grain en histoire humaine. Le grain doit être coupé pour devenir nourriture ou boisson. La récolte devient ainsi une petite histoire de mort et de transformation. Certaines interprétations folkloriques ont rapproché cette figure du « Corn King », ou roi du grain, et de l’ancien motif du dieu de la végétation qui meurt pour que la vie puisse continuer. Attention je ne dis en aucun cas que tout ça est une continuité des autres cultes, je ne fais qu’un tour d’horizon.
C’est finalement ce qui rend ce motif si intéressant pour parler de l’automne. Qu’il s’agisse de Perséphone qui descend chez Hadès, d’Adonis dont Frazer fait une figure de la végétation, ou de John Barleycorn dont le grain est coupé et transformé, on retrouve toujours cette même image de quelque chose disparaît pour permettre autre chose.
d) Le Dieu et la Déesse dans la Wicca
Dans la Wicca, le Dieu et la Déesse occupent une place centrale dans la représentation du divin.


Il ne s’agit pas de deux divinités historiques uniques, mais de deux grandes figures à travers lesquelles différentes traditions wiccanes représentent les forces complémentaires de la nature et du cycle de la vie.
Les noms et les formes qui leur sont attribués peuvent varier selon les traditions, le Dieu peut notamment prendre l’aspect du Dieu Cornu, tandis que la Déesse peut être invoquée sous de nombreux noms issus de différentes mythologies Artémis, Astarté, Dioné, Mélusine, Aphrodite et bien d’autres noms, mais elle a souvent le rôle de Grande Mère nourricière. Il est également courant pour la Déesse d’être la Grande Déesse aux multiples visages, la Triple Déesse, Brigid pour le panthéon Irlandais ou encore Hécate dans certaines versions.
Cette conception appartient à la spiritualité néopaïenne moderne et ne doit donc pas être confondue avec une ancienne religion européenne unique dont la Wicca serait la survivance directe. Le Book of Shadows associé à Gerald Gardner, dont les textes datent du milieu du XXe siècle, constitue l’une des premières sources permettant de documenter cette cosmologie wiccane.
La relation entre le Dieu, la Déesse et les saisons constitue également une véritable cosmologie cyclique.
Au fil de la Roue de l’Année, le Dieu solaire atteint son apogée autour du solstice d’été avant d’entrer progressivement dans une phase de déclin, tandis que la Déesse accompagne le cycle de la vie, de la croissance, de la récolte, de la mort et du renouveau. À mesure que les jours raccourcissent, le Dieu entre symboliquement dans la période sombre de l’année. Il quitte peu à peu le monde visible, mais sa vie demeure cachée dans la terre et dans les graines qui permettront au prochain cycle de recommencer. Il renaîtra ensuite dans certaines branches de la Wicca à Yule.
Cette transition devient particulièrement visible avec l’équinoxe qui marque l’équilibre momentané entre le jour et la nuit, juste avant que l’obscurité ne prenne progressivement le dessus.
La récolte est accomplie, la nature commence à se retirer et le Dieu s’engage dans son voyage vers le monde invisible. La période sombre n’est donc pas pensée comme une disparition définitive, mais comme une phase nécessaire du cycle avec repos, retrait, mort symbolique et préparation du renouveau sont intimement liés.
e) Mabon ap Modron
Avant d’être le nom d’un sabbat moderne, Mabon est un personnage de la littérature galloise médiévale. Son nom le plus connu est Mabon ap Modron, c’est-à-dire « Mabon fils de Modron ». Et contrairement à ce qu’on pourrait penser même si on est nombreux à aimer ce moment de l’année, il ne nous est pas parvenu sous la forme d’un grand mythe parfaitement conservé. Au contraire on va voir que son histoire est dispersée dans plusieurs textes gallois, parfois sous forme de simples mentions.
L’une des plus anciennes traces se trouve dans Pa gur yv y porthaur?, un poème arthurien conservé dans le Livre noir de Carmarthen. Le poème énumère les compagnons d’Arthur et leurs exploits, et Mabon apparaît au milieu de cette troupe. Une première occurrence donne Mabon am Mydron , présenté comme Guas Uthyr Pen Dragon, le « serviteur d’Uther Pendragon ».
Une seconde mention, plus loin dans le poème, parle de Mabon am Mellt dans le contexte d’une bataille. Les deux passages ne sont pas suffisamment clairs pour que l’on puisse affirmer avec certitude qu’il s’agit exactement du même personnage, mais ils montrent que le nom de Mabon appartient déjà à une tradition arthurienne ancienne.
C’est toutefois dans Culhwch ac Olwen que Mabon devient véritablement un personnage de récit.
Malheureusement son histoire commence de manière plutôt triste, il n’aura passé que trois nuits depuis sa naissance avant de se faire enlevé à sa mère. Personne ne sait où il se trouve, ni même s’il est encore vivant. Le problème est qu’il est précisément le seul homme capable d’accomplir une tâche indispensable à la quête de Culhwch qui est celle de maîtriser Drudwyn, le chien nécessaire à la chasse du sanglier surnaturel Twrch Trwyth.
Arthur et ses compagnons se lancent donc à sa recherche. Ils interrogent successivement plusieurs animaux extrêmement anciens d’abord le merle de Cilgwri, puis le cerf de Rhedynfre, la chouette de Cwm Cawlwyd, l’aigle de Gwernabwy pour enfin trouvé le saumon de Llyn Llyw, qui sait enfin où se trouve le prisonnier. Il annonce que Mabon est enfermé à Kaerloyw, généralement identifié à Gloucester.
Et là, le récit prend une tournure franchement épique. Le saumon conduit les hommes d’Arthur jusqu’au lieu où Mabon est retenu. Arthur rassemble ses guerriers et attaque la forteresse ; Cai parvient à traverser le mur et repart avec Mabon sur son dos. Mabon retrouve ainsi la liberté et rejoint Arthur pour la suite de l’aventure. Il n’est d’ailleurs pas seulement « le prisonnier qu’on délivre » : plus tard dans le récit, il participe lui-même à la chasse du Twrch Trwyth et contribue à récupérer l’un des objets recherchés, le rasoir du sanglier.
Cette histoire de captivité n’est pas isolée. Les Triades de l’île de Bretagne font de Mabon l’un des Three Exalted Prisoners of the Island of Britain. « Trois Prisonniers éminents de l’île de Bretagne », avec Llŷr Llediaith et Gweir ap Geirioedd. La triade ne raconte pas pourquoi Mabon est prisonnier, mais elle confirme que cette caractéristique faisait partie de la tradition attachée à son personnage. Elle ajoute ensuite un quatrième prisonnier, plus éminent encore, le Roi Arthur, lui-même retenu dans trois prisons extraordinaires avant d’être libéré par Goreu.
Le thème de l’emprisonnement apparaît également autour de Gweir, dans le poème Les Dépouilles d’Annwn. Mabon n’y est pas nommé comme prisonnier, c’est Gweir qui y est retenu dans une forteresse surnaturelle. Le rapprochement est donc intéressant parce que les Triades placent précisément Mabon et Gweir dans la même catégorie des prisonniers éminents, mais il faut résister à la tentation de transformer ce rapprochement en une seule histoire dont nous n’aurions perdu que quelques morceaux. Les textes ne nous permettent pas d’aller aussi loin avec certitude.
Mabon réapparaît encore dans Rhonabwy’s Dream, où il figure parmi les quarante-deux conseillers d’Arthur. Et une autre tradition galloise conserve une trace beaucoup plus surprenante de sa destinée : les Englynion y Beddau, les « Stances des tombes », mentionnent la tombe de Mabon à Nantlle.
On passe donc d’un personnage que l’on cherche parce qu’on ignore s’il est vivant ou mort à un personnage dont la littérature conserve finalement une tombe. Le détail est particulièrement savoureux, puisque les spécialistes ont justement relevé cette apparente contradiction avec l’idée d’un Mabon presque immortel que pouvait laisser entendre son histoire dans Culhwch ac Olwen.
Son nom lui-même nous ramène encore plus loin. Les spécialistes rapprochent généralement Mabon ap Modron du dieu brittonique Maponos, dont le culte est attesté notamment dans le nord de la Bretagne romaine.
Le nom de Maponos est lui-même rapproché de celui de Mātrona, ce qui permet de mettre en relation Mabon « fils de Modron » avec une ancienne paire divine, le jeune homme /la « mère.
Je tiens à préciser que cela ne signifie pas que nous possédons une histoire continue dans laquelle un dieu antique appelé Maponos aurait simplement traversé les siècles pour devenir le Mabon des récits gallois. Ce que nous avons, ce sont des correspondances de noms, de traditions et de fonctions que les chercheurs mettent en relation.
Et il y a même un petit problème de nom qui montre à quel point les textes ont une histoire compliquée : dans Pa gur, on lit Mabon am Mydron, tandis que la forme devenue habituelle est Mabon ap Modron. Des copies et des traditions manuscrites ont ensuite rapproché ou régularisé ces formes. Ce n’est donc pas simplement une faute d’orthographe sans importance, cela nous rappelle que les textes gallois, et même en général, que nous lisons aujourd’hui sont une suite de transmissions, de copiste en copiste effectuées des siècles après leur composition.
Ok et donc pourquoi ce personnage est-il devenu le nom de l’équinoxe d’automne ?
On a déjà oui à moitié répondu avec Kelly dans une partie précédente mais cela valait la peine de voir toutes les occurrences du nom pour mieux comprendre son choix.
Il explique avoir cherché un récit comparable aux mythes de jeunes personnages associés à une disparition dans le monde souterrain puis à une délivrance. Il cherchait un mythe qui puisse évoquer la disparition et le retour d’un jeune personnage, comme dans les récits de Kôré et de Perséphone qu’il associait à cette période de l’année. Il dit ne pas en avoir trouvé dans la littérature germanique ou gaélique, mais avoir rencontré dans la tradition galloise l’histoire de Mabon ap Modron.
C’est à partir de cette recherche qu’il choisit « Mabon » comme nom de la fête de l’équinoxe d’automne, en précisant lui-même que ce choix « n’était pas arbitraire ». Il envoya ensuite son calendrier à Oberon Zell, qui reprit ces nouveaux noms dans Green Egg, contribuant ainsi à leur diffusion dans le vocabulaire païen contemporain.
Il faut cependant regarder attentivement la manière dont Kelly raconte cette histoire. Dans son récit, il présente Mabon comme un jeune personnage que Gwydion sauve du monde souterrain et la façon dont il rapproche cette histoire du sauvetage d’Hélène par Thésée. Or ce n’est pas ce que raconte Culhwch ac Olwen. Dans ce texte, Mabon est emprisonné à Caerloyw et délivré par les hommes d’Arthur, avec Cai comme acteur direct de la libération. Gwydion n’est pas le sauveteur de cet épisode. Kelly ne reproduit donc pas simplement un récit médiéval, il fait comme beaucoup d’entre nous, une lecture moderne, en reliant différents motifs mythologiques pour construire l’association dont il avait besoin (oui il a surement pour le coup pris beaucoup de liberté mais bon maintenant on commence à voir où non?). On peut enfin comprendre pourquoi son histoire a pu sembler si séduisante pour donner un visage à l’équinoxe d’automne.
Je pense que le sabbat de Mabon est le sabbat idéal pour remettre les pendules à l’heure. On voit toute la construction et les raccourcis qu’il a fallut pour créer un sabbat.
Non il n’a pas de racine antique, non ne jouons pas la carte des méchants chrétiens qui ont effacé un culte, autant je peux le penser aussi pour certains sujets mais vraiment pas pour ce sabbat.
On constate juste que cette période de transition été/automne a par contre réellement toujours été un moment plein d’effervescence et de festivité.
Et c’est là que je veux en venir. On a encore besoin aujourd’hui de se créer ces moments de liesses individuelles ou collectives. C’est ce que je vois personnellement dans mon entourage ou sur les réseaux l’engouement que énormément de personnes ont pour l’automne. Je disais en plaisantant en introduction qu’il y a un groupe de personne qui appellent l’automne dès août mais ce phénomène a pris un nom le Summerweem ou Augustween. Parce que oui en automne et en hiver je crois qu’on a des rituels, des habitudes ou encore de envies qu’on attend chaque anneé, qui veut Halloween, Samhain, Mabon qui attend encore plus Noël (oui oui certains en septembre veulent déjà entendre Mariah Carrey), qui veut sa liste de film et série à regarder sous son plaid avec ses déco d’automne autour d’elle avec lun spicy latte. N’oublions pas celle qui a ses tenues d’automnes préférées et qui veut faire son changement de garde-robe et puis celles qui attend d’aller boire le beaujolais nouveau ou sa tartiflette?
Bref tous ça c’est ce qu’on appelle des rituels, on les fait tant que ça nous fait plait, tant que ça a du sens et que ça nous apporte quelque chose.
Oui je comprend l’idée d’authenticité antique que l’on cherche dans nos pratiques mais même si elles datent d’hier, si elles ont été créée avec intelligence et un travail de réflexion cela ne peut pas être rabaisser par des traditions qui se veulent authentique et ancestrale. Comme je dis toujours le New-Age sera un jour le Vieux-Age
Mais ne détourne pas mes propos! Dans les symboles, les correspondances et certaines pratiques codifiées il y a en effet des sens, des significations et règles qu’on doit reconnaitre. Alors je ne te dis pas de les apprendre par coeur sans réfléchir mais comme j’ai essayé de le faire ici au lieu de te balancer des mots j’ai essayé d’y mettre un sens en cherchant des sources.
Je te souhaite à présent si c’est ton intention de belles célébrations, récolte la lumière de ce jour pour avoir ta lanterne sur les chemins sombres de l’introspection qui commence. La période sombre est la période qui permet d’avoir après la Lumière. (pour briller fort et haut, il faut connaitre la profondeur noire de son être).
Pour en découvrir plus sur le sabbat en lui-même ou trouver des idées d’activités pour le sabbat ou la saison rendez-vous dans les articles suivants.
Biibliographie
- Bède le Vénérable, De temporum ratione, cap. XV, De mensibus anglorum, §2. Édition J.-P. Migne, Paris, 1850, Patrologia Latina, vol. 90, col. 293–578.
- Aidan Kelly, « About Naming Ostara, Litha, And Mabon », 21 septembre 2017.
- Margaret Ann Courtney, Cornish Feasts and Folk-lore, 1890, pp. 52–53.
- G. F. Northall, English Folk-Rhymes: A Collection of Traditional Verses Relating to Places and Persons, Customs, Superstitions, etc., 1892, p. 261.
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9–10. Alison Petch, « Harvest Trophies », projet The Other Within, Analysing the English Collections at the Pitt Rivers Museum.
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- Dominique Julia, « Le pèlerinage au Mont-Saint-Michel du XVe au XVIIIe siècle », Publications de l’École française de Rome, 2003, p. 272.
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- Culhwch ac Olwen / Culhwch et Olwen.
41 et 42. Anonyme, Les Mabinogion, tome 1, traduction de John Loth, Fontemoing, Paris, 1913.
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- Preiddeu Annwn / The Spoils of Annwfn, poème en moyen gallois conservé dans le Livre de Taliesin.
45–46. Welsh Classical Dictionary.
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